Notre tribune

Pour un « Paris de l’hospitalité ». Quelle ambition politique et sociale ?
Pauline Gaullier, Marie Lanzaro, Céline Oriol

 

 

Organiser la riposte à la ville hostile et faire briller Paris par « sa capacité à faire mille œuvres d’hospitalité », voilà un beau programme initié par le PEROU en collaboration avec les Enfants du Canal[1]. En avril dernier, ces derniers lançaient une consultation d’art et d’architecture pour la construction d’un centre d’hébergement nomade dans Paris intra-muros (http://www.perou-parisdelhospitalite.org/)[2]. Si on ne peut que louer l’idée de « mobiliser les délaissés urbains à des fins de solidarité », cette proposition invite à s’interroger sur ce que signifie faire hospitalité.

 

Partons d’une définition simple de l’hospitalité comme le fait de « faire place » et déclinons à présent la multiplicité des dimensions que l’hospitalité réclame. « Faire place » recouvre d’abord une dimension physique stricte et pointe le besoin pressant de structures adaptées pérennes et de logements accessibles. Mais la place physique ne suffit pas et, à travers l’hospitalité, c’est également la place sociale et la reconnaissance qui sont en jeu. Cela implique d’offrir à tout un chacun, selon ses besoins, ses choix et ses aspirations, les conditions d’une protection et d’une possible appropriation des espaces ressources que la ville propose.

 

Dans nos sociétés modernes et dans nos villes, les dispositifs institutionnels pensés pour mettre à l’abri et protéger les plus vulnérables se révèlent insuffisants et ce, malgré l’augmentation du nombre de places d’hébergement. À titre d’exemple, en novembre 2013, le 115 (porté par le Samu social de Paris) a laissé sans réponse près de huit personnes sur dix (78%) et, parmi celles qui ont obtenu une réponse, une sur deux se limite à un accueil pour une nuit[3]. Le service intégré d’accueil et d’orientation de Paris (SIAO) enregistre quant à lui, en 2013, 11 587 personnes demandeuses d’une structure d’hébergement d’insertion ou d’un logement (adapté ou social). Seulement un tiers d’entre elles ont été admises dans une structure ou dans un logement (3 702, source : Activité du SIAO en 2013).

 

À cette première défaite du devoir de solidarité à l’égard des plus défavorisés s’ajoutent des pratiques hostiles auquel participe l’urbanisme sécuritaire[4] qui réduit considérablement les potentielles appropriations des ressources de l’espace urbain, jusqu’à annihiler les « espaces-refuges » (Terrolle, 2009). Ces espaces peuvent être des lieux ou des interstices urbains, pouvant offrir des ressources (vente de produits hors des circuits légaux, troc, repos, mise à l’abri des effets personnels, etc.), rendant la création d’une autonomie possible (Pichon, 2007 ; Vallet, 2011 ; Lion, 2012 ; Zeinedi-Henry, 2002)

 

Autre limite du système institutionnel d’assistance : il agit bien souvent comme une solution en soi, sans que la sortie des structures temporaires ne soit toujours pensée ou l’accès à un logement ordinaire rendu possible (Ballain, Maurel, 2002). Le secteur associatif et les services de l’État estiment que 30% des personnes actuellement hébergées en ÎIe-de-France le sont à défaut de se voir proposer une solution relevant du logement ordinaire[5]. Ce contexte de pénurie élève le droit d’entrée dans les dispositifs d’hébergement et le logement social, accroît la sélection des personnes pouvant y accéder ainsi que les exigences normatives s’exerçant à leur endroit. Ces exigences s’expriment en termes de « réinsérabilité »[6] (Soulié, 1997, 2000), de « logeabilité[7] » (Lanzaro, 2014) mais également en termes d’occupation des lieux, fortement réglementée, contraignante et limitée[8].  L’hébergement puis le relogement bénéficient de fait aux personnes qui ont accepté les conditions et contreparties de la prise en charge et qui ont fait la preuve de leur « bonne volonté », et « capacités » à s’insérer dans le droit commun selon les attentes des bailleurs sociaux.

 

La politique de l’urgence a pour revers de repousser éternellement la prise en considération des processus de « désaffiliation ». Comme le disait Castel, « c’est bien en amont de leur situation actuelle [celle des exclus] que se joue leur sort. Et c’est en amont aussi que devrait porter l’essentiel des interventions réellement soucieuses de « lutter contre les exclusions » sauf à voir incessamment grossir le flot des exclus. » (Castel 2009). Il convient donc de ne plus se contenter de mesures réparatrices qui compensent les effets pervers du système économique, social et les impensés de certaines politiques mais bien d’anticiper et de s’atteler aux dynamiques mêmes qui excluent du logement, de la ville et de la sphère sociale (adaptation du système de protection sociale pour une meilleure prévention et prise en charge des ruptures, régulation du marché du logement, etc.).

 

Face à nos manquements actuels quant à notre devoir d’hospitalité, convoquer la créativité architecturale et artistique en s’en tenant à des considérations de bâti, comme y invitent le PEROU et les Enfants du Canal, ne saurait suffire et porte même le risque d’éluder les questions de fond. C’est précisément sur les aspects architecturaux et de bâti que les politiques publiques tendent actuellement de rabattre nombre de questions sociales. La rénovation urbaine mise en œuvre depuis 2003 dans les zones urbaines sensibles en est un exemple (Deboulet, Lelévrier ; 2014). Si la transformation du bâti présente l’avantage de résultats visibles et concrets à court terme[9], elle ne saurait apporter des réponses aux problèmes sociaux (pauvreté et discriminations notamment). En outre, on peut aussi s’interroger sur le choix politique de démolition massive de logements dans une situation où le manque en offre accessible est patent.

 

Dans le contexte actuel où sont mises en avant tension foncière et réduction des moyens dédiés à l’action publique, les invitations à « faire la ville autrement », en recourant au « pragmatisme » sont pléthores. Or comme l’exprimait Christiane Taubira[10], le pragmatisme nous détourne de la compréhension des situations dans leur complexité ainsi que de la compréhension de leurs causes, et, à ce titre, ne saurait guider les choix politiques[11]. Au final, faire le pari de l’hospitalité demande plutôt de penser les conditions de l’habitabilité de nos villes (Breviglieri, 1999, 2002, 2006) et de réfléchir aux moyens d’assurer à chacun protection, intimité, possibilités d’appropriation et d’usage[12].

 

 

 

 

Bibliographie

 

Agier M., Bouillon F., Girola C., Kassa S., Vallet A.-C., 2011, Paris refuge. Habiter les interstices, Editions du Croquant.

 

Allen B. (avec Pietre A., Pierre M., Bonnetti M., Laforgue J.-D., Séchet P.), 2004, Modes d’habiter, spatialisation des relations sociales et enjeux identitaires dans des quartiers d’habitat social, PUCA.

 

Ballain R., Maurel E, 2002, Le logement très social, Editions de l’Aube.

 

Bouillon F., 2007, Les mondes du squat. Productions d’un habitat illégal et compétences des citadins disqualifiés, Thèse de doctorat, EHESS.

 

Breviglieri M., 1999, L’usage et l’habiter. Contribution à une sociologie de la proximité, Thèse de doctorat, EHESS.

 

Breviglieri M., 2002, « L’horizon du ne plus habiter et l’absence du maintien de soi en public » in Cefaï D., Joseph I. (dir.), L’héritage du pragmatisme. Conflits d’urbanité et épreuves de civisme, Editions de l’aube, pp. 319-336.

 

Breviglieri M., 2006, « Penser l’habiter, estimer l’habitabilité », Tracés, n°23, pp. 9-14.

 

Castel, 2009, La montée des incertitudes, Seuil.

 

Deboulet A., Lelévrier C. (dir.), 2014, Rénovations urbaines en Europe, PUR.

 

Lanzaro M., 2014, Sortir de l’hébergement d’insertion vers un logement social en Ile-de-France. Des trajectoires de relogement, entre émancipation et contraintes, Thèse de doctorat, Université Paris Est.

 

Le Mener E., 2013, « L’hôtellerie sociale : un nouveau marché de la misère. Le cas de l’Ile-de-France », Politiques sociales et familiales, n°114, décembre, pp. 7-18.

 

Lion G., 2012, Des hommes, des bois. Déboires et débrouilles, Mémoire de master 2 recherche, EHESS.

 

Lipsky M., Rathgeb S., et présenté par Gardella E., 2011, « Traiter les problèmes sociaux comme des urgences », Tracés. Revue de Sciences humaines (en ligne), 20.

 

Marpsat M., 1999, « Un avantage sous contrainte : le risque moindre pour les femmes de se trouver sans abri » In Population 54ème année n°6, pp. 885-932

 

Paté G., Argillet S., 2005, « Bancs publics. Regard sociologique sur l’ordinaire des espaces urbains », Actes de la recherche en sciences sociales, n°15, pp. 116-120.

 

Pichon P., 2007, Vivre dans la rue. Sociologie des sans domicile fixe, PUSE.

 

Soulié C., 1997, « Le classement des sans-abri » In Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 118, Genèse de l’État moderne, pp. 69-80.

 

Soulie C., 2000, « Le dualisme du réseau d’hébergement pour personnes sans abri à Paris » in Firdion J.-M., Marpsat M. , La rue et le foyer une recherche sur les sans-domicile et les mal-logés dans les années 1990, PUF INED.

 

Terrolle D., 1999, « Une recherche sous influence », Journal des anthropologues, pp. 149-154.

 

Terrolle D., 2004, « La ville dissuasive : l’envers de la solidarité avec les SDF », Espaces et sociétés, n°116-11 (« Habiter sans logis »), pp. 143-157.

 

Zeneidi-Henry D., 2002, Les SDF et la ville. Géographie du savoir-survivre, Bréal.

 

 

[1] L’association Pôle d’Exploration des ressources urbaines, fondée en 2012, se décrit comme un « laboratoire de recherche-action sur la ville hostile conçu pour faire s’articuler action sociale et action architecturale en réponse au péril alentour, et renouveler ainsi savoirs et savoir-faire sur la question ». Le PEROU promeut un renouvellement des « tactiques urbaines », des techniques comme des imaginaires «  afin de fabriquer l’hospitalité tout contre la ville hostile » (http://www.perou-paris.org/Manifeste.html consultée le 09.11.2014). L’association des Enfants du Canal a quant à elle été fondée dans le cadre de l’action des Enfants de Don Quichotte au cours de l’hiver 2007. L’association a pour objet de créer et de faire fonctionner des structures d’hébergement. Elle souhaite apporter des innovations dans la prise en charge des personnes à la rue (https://www.facebook.com/pages/Les-Enfants-du-Canal/203888549661846?sk=info consultée le 09.11.2104).

[2] Une soirée de restitution des projets lauréats est prévue ce mercredi 19 novembre 2014 au Pavillon de l’Arsenal.

[3] Source : Fnars citée dans le Rapport annuel de la Fondation Abbé Pierre, 2014. Si l’on s’intéresse aux chiffres de l’année 2012 à Paris, le Samu social a traité 416 653 appels au 115. Sur l’ensemble, seulement 120 000 demandes étaient pourvues et 50 000 non. Le 115 de Paris hébergeait chaque nuit 963 hommes isolés, 344 femmes isolées et 6 292 personnes en familles dont 3 135 mineurs (source : Samu Social de Paris Rapport d’activité 2012).

[4] Par urbanisme sécuritaire, nous entendons les logiques et pratiques d’un aménagement urbain dissuasif (Terrolle, 2009) visant à repousser et interdire le stationnement des plus démunis ainsi que l’installation des personnes sans domicile fixe dans l’espace public, et de fait leur appropriation. On pense notamment à la privatisation croissante des espaces, à l’usage de l’éclairage dans une logique s’inscrivant dans la prévention situationnelle et à la conception de mobiliers urbains hostiles : les fauteuils remplacent les bancs, des plots, galets ou pics sont installés au sol et dans les renfoncements susceptibles d’être occupés et appropriés (Paté et Argillet, 2005).

[5] Source : Avant propos du Plan de cohésion sociale de 2004. Au 31/12/2011 ce sont 96 086 parisiens qui étaient demandeurs de logements sociaux (soit +3,6% par rapport à l’année précédente) alors que 12 000 logements étaient attribués en 2011 (source : APUR, 2012). Au niveau national, plus d’1 million de ménages sont demandeurs de logements sociaux et 10 millions de personnes sont touchées de près ou de loin par la crise du logement (source : Rapport Mal-logement de la Fondation Abbé Pierre, 2014).

[6] L’orientation vers l’hébergement (d’urgence ou d’insertion) se ferait selon les capitaux détenus ou les ressources que les personnes détiennent et peuvent mobiliser. Le sexe, l’âge, la situation familiale, administrative, le rapport à l’emploi, le niveau de diplôme et de qualification sont, selon Charles Soulié, autant d’éléments qui entrent en considération lors de l’examen des demande d’hébergement et qui permettent aux intervenants sociaux d’évaluer le degré de « réinsérabilité » du requérant. Les capitaux étant « plus ou moins reconnus sur le marché du travail social » (Soulié 1997), il existerait de « bons et de mauvais handicaps » qui donneraient accès aux biens rares que sont les structures d’hébergement d’insertion (Marpsat, 1999) ou à l’inverse y feraient obstacle (Soulié, 19997).

[7] Le fait d’être « prêt au logement » est évalué par les intervenants sociaux qui s’alignent sur les exigences des bailleurs sociaux, à travers la « capacité à occuper et louer un logement ». Cette dernière est mesurée à l’aune d’un paiement régulier de la redevance, d’une « occupation paisible » des lieux (absence de troubles de jouissance), d’une « capacité d’intégration dans l’environnement » (mobilisation des ressources et services de proximité).

[8] Nous pensons notamment aux limites en termes d’appropriation des espaces d’hébergement et particulièrement des conditions de prise en charge à l’hôtel où le simple fait de cuisiner n’est pas toujours autorisé ou aisé.

[9] Que ce soit pour les habitants ou pour le secteur d’activité du bâtiment.

[10] Interview de Christiane Taubira par Jean Birnbaum lors du festival Le Monde, dimanche 21 septembre 2014, disponible en ligne au lien suivant : http://abonnes.lemonde.fr/politique/video/2014/09/21/christiane-taubira-chez-nicolas-sarkozy-la-violence-contre-les-mots-est-une-violence-contre-les-personnes_4491592_823448.html?xtmc=taubira&xtcr=44

[11] En sus, le coût des dispositifs pensés et mis en oeuvre dans une logique d’urgence mérite d’être interrogé. A titre d’exemple, en 2012, l’hébergement hôtelier a coûté plus de 100 millions d’euros au Samu social de Paris (source : Le Méner E., 2013).

[12] Nous remercions vivement les personnes qui ont accepté de relire notre proposition et de nous faire part de leurs remarques avisées.